Prison, stigmatisation, procès militaires : pendant des décennies, refuser l’armée en Suisse pouvait coûter cher. Dans son livre « Au temps de l’objection », l’historien Niels Rebetez retrace l’histoire des objecteurs de conscience entre 1960 et 1996.
Le nombre d'objecteurs de conscience explose à partir des années 1960. (Photo : Manifestation en amont du procès d’un objecteur àNeuchâtel le 23 janvier 1964, photo reproduite dans le bulletin n° 1 (février/mars 1964) de l’Internationale des résistants à la guerre Branche suisse /Internationale der Kriegsdienstgegner Schweizer Zweig, p. 1.© Cote Ar 43.10.2, SozialArchiv de Zurich.)
C'est un mouvement de contestation qui a pris de l'ampleur durant les années 1960 en Suisse. De plus en plus de jeunes Suisses choisissent de devenir objecteurs de conscience et refusent le service militaire. Ce phénomène, l'historien Niels Rebetez en a fait sa thèse de doctorat. Son travail fait désormais l'objet d'une publication fraîchement sortie de presse aux éditions Alphil : « Au temps de l'objection : Histoire du refus du service militaire en Suisse (1960-1996) » raconte et décortique ce phénomène, particulièrement fort en Suisse romande. RFJ a choisi d’illustrer cette sortie en recueillant le témoignage de deux objecteurs de conscience jurassiens, Luc Riondel et Jean-Claude Sanglard.
Ce n'est pas un hasard si le nombre d'objecteurs de conscience augmente significativement à partir des années 1960, passant de quelques dizaines à plusieurs centaines en quelques années. Cette décennie est une période de contestation très forte des pouvoirs de domination et de certaines institutions, explique Niels Rebetez. L’historien rappelle qu’à cette époque, plusieurs groupes militants de défense des objecteurs émergeaient avec, en 1963, la création de la section suisse de l’Internationale des résistants à la guerre. Luc Riondel a fait partie de ces objecteurs de conscience. Le Bruntrutain a passé son recrutement durant les années 1970 et pour lui, il n’était pas question de faire l'armée : « Je n’avais rien contre l’idée qu’à 20 ans on fasse quelque chose pour la communauté. Mais l’armée, je trouvais ça délirant. C’était une période où il y avait un combat très fort pour le service civil. »
« Non à l'armée, non à la prison. »
L’objection comme instrument politique à l’heure de la Question jurassienne
Le canton du Jura présentait un cas particulier. En pleine lutte pour l'indépendance cantonale, l'objection est devenue un instrument politique, explique Niels Rebetez : « Ils s’appellent eux-mêmes des objecteurs patriotes. Ça démarre surtout à la fin des années 1960 avec une série d’actions publiques et des dépôts de paquetages devant des endroits stratégiques comme le Palais fédéral. » Autre particularité jurassienne, plusieurs officiers jurassiens déclarent refuser de servir en raison de l’occupation du Jura par le canton de Berne, dans la rhétorique de l’époque, ajoute Niels Rebetez.
Jean-Claude Sanglard faisait partie de ces objecteurs patriotes. Membre du groupe bélier, il a toutefois été contraint de faire son service militaire en 1967 en raison de sa situation familiale. Puisque son père, tailleur indépendant à Cornol, confectionnait des tenues de sortie pour l’armée suisse : « plusieurs personnes dans le village surveillaient nos activités de militants. Et exerçaient une certaine pression, très discrète, mais dont j’ai compris le danger immédiatement. Ma décision coulait de source. Je ne devais pas nuire aux affaires de mes parents », se souvient l’Ajoulot.
Une procédure judiciaire longue et intrusive
Refuser de faire son service militaire n'était pas sans conséquence. Cette décision déclenchait une procédure judiciaire, parfois longue et très intrusive comme l'explique Niels Rebetez : « Les acteurs de la procédure vont chercher énormément d’informations sur les objecteurs, jusqu’à leur vie privée ou intime. » Les objecteurs jugés comme réfractaires, dont les motifs n’ont pas été jugés honorables, religieux ou éthiques, étaient condamnés à des peines de 4 à 8 mois de prison.
Cette perspective pouvait en décourager certains, mais Luc Riondel n’en faisait pas partie. Taxé de socio-politique par la justice militaire, il a été condamné à 6 mois de prison, qu’il a purgés en partie à la prison de Bellechasse dans le canton de Fribourg. Mais les conséquences judiciaires n’ont jamais égratigné ses convictions : « Je n’avais aucune crainte de l’enfermement, assure-t-il. Je savais qu’on travaillait dehors, et j’avais plutôt envie de vivre cette expérience de moi-même. »
Luc Riondel : « On était plutôt des petits héros de faire le pas. »
Le regard de la société ne les freine pas
Devenir objecteur de conscience s’accompagnait aussi parfois d’un regard accusateur d’une partie de la société. Mais, selon Niels Rebetez, ce n’était pas un frein à l’objection. « Ce qui les motive est plus fort que ça et ils trouvent, pour beaucoup, du soutien parmi leurs proches », explique Niels Rebetez. « J’étais dans un milieu majoritairement en accord avec ça, même si la génération de nos parents se posait des questions. On était plutôt des p’tits héros de faire le pas », se souvient Luc Riondel.
Niels Rebetez : « L'armée était une étape symbolique vers le statut d'homme et de citoyen. »
L’armée était perçue comme une fabrique d’hommes
L’armée a longtemps été perçue comme un passage symbolique vers l’âge adulte pour les jeunes hommes. Si aujourd’hui le contexte européen avec la guerre en Ukraine a peut-être ravivé un certain intérêt pour le service militaire, Niels Rebetez estime que « jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, l’armée est perçue comme une étape symbolique vers le statut d’homme et de citoyen. C’était vraiment vécu comme quelque chose de très fort et aujourd’hui c’est beaucoup moins le cas », explique Niels Rebetez. /tna







