L'historien Pierre-Yves Donzé a récemment réédité ses deux ouvrages sur l'industrie horlogère suisse et l'histoire du Swatch Group. Il explique comment la Suisse a su maintenir sa position dominante face aux crises et à la concurrence internationale.
L'industrie horlogère suisse fascine par sa capacité de résilience et de réinvention. Deux livres de Pierre-Yves Donzé sur ce secteur emblématique ont récemment été réédités aux éditions neuchâteloises Alphil. « Histoire du Swatch Group » a été publié pour la première fois en 2012, alors que « Histoire de l’industrie horlogère suisse, XIXe et XXe siècle » est sorti en 2009. Depuis, l’industrie horlogère a beaucoup évolué. Le professeur d'histoire économique aux Universités d'Osaka et de Fribourg propose une analyse actualisée de cette industrie. « J'ai entièrement réécrit la dernière partie de mon ouvrage pour comprendre comment il a été possible de transformer une industrie manufacturière qu'est l'horlogerie en une industrie du luxe », explique Pierre-Yves Donzé. Ce virage stratégique, amorcé il y a plusieurs décennies, explique aujourd'hui la domination suisse sur le marché mondial des montres.
De la crise à la renaissance
L'industrie horlogère suisse a traversé plusieurs crises majeures au fil des siècles. La première grande crise structurelle remonte à la fin du XIXe siècle, avec l'industrialisation des Etats-Unis. « Les Américains ont été les premiers à fabriquer en masse des montres à la machine dans leurs usines. Ces montres étaient extrêmement précises et bon marché », rappelle l'historien. Face à cette menace, la Suisse a dû industrialiser sa propre production.
Pierre-Yves Donzé : « Plus simplement des instruments qui donnent l’heure, mais des accessoires de mode. »
La deuxième grande crise survient dans les années 1970-1980 avec l'arrivée des montres à quartz japonaises. « C'est ce qui a donné lieu à la crise horlogère en Suisse, une période durant laquelle deux tiers de l'emploi a disparu », souligne Pierre-Yves Donzé. La renaissance s'amorce à la fin des années 1980. L'horlogerie suisse réinvente ses produits. La montre n'est plus seulement un instrument de précision, mais devient un accessoire véhiculant une émotion. Le tournant vers le luxe se confirme dans les décennies suivantes.
L'horlogerie reste suisse
Deux facteurs expliquent pourquoi l'industrie horlogère est restée ancrée en Suisse. D'abord, l'absence d'un grand marché domestique. « Parmi les nations horlogères, la Suisse est la seule qui n'a pas vraiment de marché domestique », analyse Pierre-Yves Donzé. « Cette contrainte a forcé dès le départ les horlogers suisses à trouver des solutions pour être meilleurs que les autres ». Ensuite, la réglementation joue un rôle crucial.
« Pour l’horlogerie, c’est une exception : la Confédération est intervenue avec diverses lois au cours du XXe siècle. »
Le Swatch Group, géant de l'industrie
Dans son second ouvrage réédité, Pierre-Yves Donzé retrace l'histoire du Swatch Group. Créé par Nicolas Hayek en 1983, ce conglomérat a joué un rôle déterminant dans le sauvetage de l'industrie horlogère suisse.
« Hayek a fusionné tout un tas d'entreprises disparates, les a réorganisées et a donné une mission claire à chacune des marques », explique le professeur.
« C’est l’entreprise qui a sauvé l’industrie horlogère suisse. »
Une entreprise familiale face aux défis du marché
Le Swatch Group présente une particularité notable dans l'univers des géants horlogers : son caractère familial. Initialement créé par l'entrepreneur Nicolas Hayek en 1983, le groupe est aujourd'hui dirigé par ses héritiers. « On a affaire à une entreprise qui n'était pas familiale au départ, qui était individuelle à l'époque de Nicolas Hayek, un entrepreneur génial qui a eu une idée pour sauver l'industrie horlogère suisse », explique Pierre-Yves Donzé. Cette gouvernance familiale présente des avantages, notamment en termes de vision à long terme et de stabilité. Mais elle comporte aussi des défis dans un marché en constante évolution.
« On observe un certain manque d’adaptation à la transformation de l’industrie horlogère suisse en industrie du luxe. »
Continuer de surprendre
Aujourd'hui, le Swatch Group fait face à de nouveaux défis, et est même sur le déclin, selon Pierre-Yves Donzé. La récente collaboration entre Swatch et Omega pour créer la MoonSwatch montre cependant que le groupe conserve sa capacité d'innovation. « Elle montre que l'industrie horlogère suisse d'entrée de gamme n'est pas morte, qu'il y a d'autres voies que le super luxe », conclut le professeur d’histoire économique. /lgn













