Une voiture qui roulait à plus de 150 km/h s’était encastrée en avril 2019 dans le mur du stade de football à Alle avec deux jeunes hommes, toujours en vie, à son bord. Mais qui était au volant ?
Le ministère public jurassien a réclamé ce mercredi matin trois ans et demi de prison et cinq ans d’expulsion du territoire à l’encontre d’un jeune homme pour un grave accident de la route. Les faits remontent à la nuit du 12 au 13 avril 2019. Au petit matin, une voiture qui roule à plus de 150 km/h entre Porrentruy et Alle fait une violente embardée à l’entrée du village, heurte deux candélabres et termine sa course folle dans le mur du stade de football après avoir effectué un tonneau. A son bord, deux jeunes hommes qui sortent d’une soirée arrosée en discothèque. L’un d’eux, victime de multiples lésions graves, demande réparation à son ex-ami devant le tribunal à Porrentruy. Mais qui était réellement au volant au moment de l’accident ? C’est dans cette question que réside tout l’enjeu de cette affaire d’une rare complexité technique.
Deux protagonistes qui souffrent d'amnésie
Car le prévenu affirme devant le tribunal « ne se souvenir de rien », pas même comment il s’est extrait, seul, du véhicule quelques instants après l’accident. Le plaignant souffre aussi d’amnésie. Trou noir total. Sa seule volonté, « savoir enfin la vérité » après avoir perdu un rein et subi cinq opérations chirurgicales. Juges, procureurs et avocats sont donc contraints d’interpréter les analyses techniques et médicales afin de tenter de reconstituer le déroulement de cette terrible embardée… et déterminer qui était le conducteur.
« J’ai tué mon pote, mon frère »
Au regard du Ministère public qui retient le délit manqué de meurtre par dol éventuel*, les analyses techniques désignent clairement le prévenu comme le conducteur. La procureure Frédérique Comte évoque des traces de sang et d’ADN du prévenu, et non celles du plaignant, retrouvées sur le volant, le pommeau de vitesse et la poignée de porte côté conducteur ; les messages de l’ex-petite amie du prévenu lui disant quelques minutes plus tôt de ne pas prendre le volant alors qu’il était ivre et sous l’emprise de stupéfiants sinon « tu vas te buter et te prendre un mur ». Ou encore cette déclaration du prévenu, redoutant le pire, à l’une des témoins arrivée sur le lieu de l’accident : « J'ai tué mon pote, mon frère », le plaignant gisant à ce moment-là, selon les secours, « au milieu mais davantage sur la partie arrière » du véhicule renversé sur le flanc.
Le plaignant avait délibérément laissé sa voiture à la discothèque
L’avocate du plaignant, Me Gigandet, avance encore le comportement de son client qui s’est fait ramener chez lui en voiture parce qu’il ne voulait pas conduire la sienne, conscient de son état d’ébriété, et avait laissé son propre véhicule sur le parking de la discothèque. Aucune raison dès lors, selon la partie plaignante, qu’il ait pris le volant d’un véhicule qui n’était pas le sien. Le jeune homme était d’ailleurs d’abord rentré chez lui, à Alle, en transport public avant de réaliser qu’il avait oublié ses clés d’appartement dans sa voiture. C’est là que le prévenu entre en scène pour faire « le taxi » entre Porrentruy et le domicile de son ami, lui assurant au téléphone qu’il n’avait « pas bu » et était en état de conduire.
Des blessures du plaignant causées par la ceinture du conducteur ?
« Mais on ne sait pas ce qu’il s’est passé » martèle la défense qui retourne ces même éléments scientifiques du dossier en sa faveur. « Ils montrent que le plaignant ne pouvait pas être à l’arrière du véhicule (NDLR l’analyse électronique de la voiture a démontré que la ceinture arrière droite était bouclée, puis coupée par les secours, laissant fortement supposer que le passager se trouvait assis à cette position) mais qu’il en était le conducteur ! », insiste Me Theurillat. Il s’appuie notamment sur les blessures du plaignant, en particulier celle au rein droit, qui seraient causées par la pression de la ceinture de sécurité… du conducteur. L’avocat insiste également sur les premières déclarations de son client devant la police lorsqu’il affirmait alors, dans un vague souvenir imprécis, avoir été à l’arrière du véhicule.
Des rapports d'analyses parfois contradictoires
« Comment expliquez-vous alors que c’est le plaignant qui a été retrouvé sur la partie arrière ? », rétorque la procureure. « De plus, les rapports médicaux ne permettent pas de dire si les lésions sont commises par le port de la ceinture, aucun n’est catégorique », étaye Frédérique Comte, chaque partie relevant des « contradictions » dans les différents rapports d’analyse. Alors que le jugement sera rendu vendredi, une certitude émerge néanmoins de ce dossier. Celle d’un miracle, au regard de la violence du choc, de voir aujourd’hui ces deux jeunes hommes en vie. /jpi
*Le dol éventuel est la faute de celui qui prend délibérément le risque de causer un dommage à autrui et s’en accommode, sans pour autant vouloir que le résultat dommageable se produise.








